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Lorsque 1000 ans seront passés

Entretien avec Gaetano Lo Coco

Avant Le Lac d’argent, j’ai dirigé d’autres œuvres de Kurt Weill - notamment Les sept péchés capitaux - l’œuvre qu’il a composée immédiatement après, en 1933, lors de son passage à Paris avant d’émigrer aux États-Unis - et son opéra monumental Grandeur et décadence de la ville de Mahagony. Kurt Weill est à mon sens un compositeur capital du XXe siècle. Il me semble que son œuvre a été grandement sous-estimée, jugée trop simple en comparaison de la musique dite “savante” de l’avant-garde, de la seconde École de Vienne. Que cette œuvre ait été éclipsée par le Troisième Reich n’a pas aidé à sa reconnaissance. Cela n'enlève rien au fait que les œuvres qu’il a composées en Europe sont d’absolus chefs-d’œuvre.

Le Lac d’argent correspond au point culminant de cette production européenne. Lorsqu’il a émigré aux États-Unis, il s’est consacré à des formes différentes, proches de la comédie musicale, dans un style plus sentimental, ouvrant un nouveau chapitre de son œuvre. Il y a un exemple qui me semble assez parlant : dans Mahagony et dans Les sept péchés capitaux, il utilise souvent le banjo dans les accompagnements. Comme si cet instrument servait à évoquer une Amérique lointaine, imaginaire et mythifiée. Une fois aux États-Unis, ce ne sera plus le cas : la réalité se sera substituée au fantasme…

Non seulement Kurt Weill est un compositeur visionnaire sur les plans politique et social, mais il parvient également à atteindre par la musique des émotions que l’on ne trouve chez aucun autre compositeur. Comme tous les grands artistes, il nous rapproche d’une certaine forme de “vérité”. Il utilise pour cela une certaine dose d’ironie. Il applique en musique la distanciation que Brecht a mise en œuvre au théâtre, apposant des mélodies légères ou joyeuses sur des textes horriblement violents : au- delà naît ce sentiment de clairvoyance, d’ironie et de vérité. Par exemple, au début de la pièce, Severin et ses amis affamés inventent un rituel lors duquel ils essaient d’enterrer la faim… Bien sûr, en vain. Le seul remède, chante Severin dans l’air qui succède à cette marche funèbre, est de se serrer la ceinture d'un cran, puis d'un autre et ainsi de suite. Quand on y pense, c’est un moment extrêmement dur qui décrit une misère sociale réelle. Mais pour accompagner le conseil acerbe de Severin, Kurt Weill choisit une mélodie optimiste - un peu trop : un genre de marche qui évoque une bande de joyeux boy scouts

Il faut rappeler qu’au début du XXe siècle, le paysage musical a été fortement marqué par le wagnérisme, de sorte que - si l’on résume les choses de manière un peu schématique - tout compositeur doit se situer par rapport à cette révolution musicale. Le wagnérisme était un art total, immersif, “vénéneux” diraient ses détracteurs, une sorte de drogue en somme : un univers total qui absorbait et dévorait le spectateur. Il suffit d’écouter le final de Tristan et Isolde donné en ce moment même à Nancy pour s’en convaincre ! Dans les années 1920-1930 se développe dans le théâtre allemand, et spécialement autour de Brecht – dont l'une des plus grandes influences est justement Georg Kaiser, le librettiste du Lac d'argent – un mouvement qui entend prendre ses distances par rapport à cette esthétique en donnant toute sa place au spectateur : l’idée que le public ne vient pas au théâtre en quête d’une extase mais pour se reconnecter au monde d’une autre manière…

C’est là tout le projet marxiste de Brecht que de pointer l’illusion théâtrale - affirmer : ceci est un jeu - pour permettre au public de comprendre le monde et les mécanismes à l’œuvre dans l’Histoire. En somme, Kurt Weill ne fait pas autre chose dans le domaine musical. Un autre exemple ? Dans Le Lac d’argent, lorsqu’Olim gagne à la loterie, l’agent de la loterie tente de le persuader d’investir pour avoir des intérêts. La musique qui accompagne ce chant est un rythme de tango, ce qui n’a rien d’innocent à l’époque : il s’agit d’une danse très intime à la séduction exacerbée. La musique apporte au texte un véritable commentaire.

L’œuvre connaît un happy end qui ne laisse pas de nous interroger. Pour ma part, je me suis longtemps demandé pourquoi Kurt Weill et Georg Kaiser avaient choisi de donner à cette histoire la forme du conte de fée. L'une des explications que j'ai trouvées, c’est qu’un conte de fée est une histoire à laquelle on a envie de croire, quand bien même on sait que c'est irréaliste et déraisonnable. Le Lac d’argent est porteur de ce fol espoir, alors même que nous connaissons aujourd’hui le destin funeste de cette œuvre qui fut interdite par les Nazis après quelques représentations.

Il y a l’idée que, pour chanter Kurt Weill, il n’est pas besoin d’être un chanteur d’opéra. C’est faux, à mon sens. Certes certains rôles comme celui d’Olim sont confiés à des acteurs. Mais il me semble qu’il faut pour les autres d’excellents chanteurs doublés de puissants acteurs : de grandes et belles voix capables de s’adapter au volume orchestral. En outre, il faut être capable de manier l’ironie, et ne pas répugner à travailler un certain burlesque : il ne faut pas craindre parfois de sacrifier la beauté au profit de l’expressivité, voire d’une certaine forme de laideur au service du théâtre. La qualité majeure est sans doute la flexibilité car, à la différence de Verdi ou de Puccini, voici une musique qui peut basculer rapidement d’un mode à l’autre.

Je crois qu’au cours de notre brève existence, nous nous fixons tous des petites missions. L’une des miennes est assurément de défendre cette musique, de m’efforcer de communiquer la passion et l'enthousiasme que j’ai à la diriger. Kurt Weill nous offre une émotion unique, qu’on ne trouve nulle part ailleurs dans le répertoire. Il se situe à un moment fondamental de l’Histoire de l’Europe et du monde. J’imagine que, dans 1000 ans, on portera un regard bien différent sur les XXe et XXIe siècles. Mais pour l’heure, cette époque nous est encore proche : notre situation contemporaine découle directement des événements auxquels Le Lac d’argent fait référence. C’est une pièce qui porte un message brûlant.

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