Le Directeur

Matthieu Dussouillez

Vincent Arbelet

Éditorial

Transfigurer la nuit

Le titre de notre saison fait référence au célèbre sextuor à cordes de Schönberg d’après un poème de Richard Dehmel. Deux amants marchent sous la lune au plus profond d’une forêt froide et nue. La femme révèle à l’homme qu’elle porte un enfant qui n’est pas de lui et le monde demeure suspendu dans cette révélation. Ce pourrait être une scène de tragédie mais aucune catastrophe n’a lieu. L’homme la rassure en déclarant qu’il élèvera l’enfant comme le sien. Et tous deux reprennent leur marche dans la clarté de l’univers qui scintille. Nous sommes en 1899 et, quelques années plus tard, Schönberg va faire basculer le 20e siècle dans l’atonalité. Cette Nuit transfigurée recèle la possibilité de dépasser le tragique de l’existence tout comme elle contient en puissance la révolution musicale à venir.

Au regard de notre actualité, la nuit revêt un sens tout particulier. Nous vivons une crise politique, économique, écologique, migratoire sans précédent. La catastrophe sanitaire qui a frappé le monde appelle une transformation profonde de nos sociétés. Il nous faut alors, nous aussi, transfigurer la nuit, imaginer d’autres possibles, d’autres aurores. Dans Görge le rêveur, le héros éponyme de l’opéra de Zemlinsky ne trouve son salut ni en se réfugiant dans les songes ni en choisissant le renoncement, mais au contraire, en parcourant le monde pour confronter ses rêves à la violence et à la dureté de la réalité. C’est dans cette tentative de dialogue, dans cette friction entre le réel et l’idéal, qu’il parviendra à fonder une société nouvelle.

Dans une société qui étend son empire sur nos jours, la nuit nous est précieuse. Elle est le dernier espace de résistance où nous pouvons penser le monde dans l’oubli du monde. Nous y goûtons une liberté exquise et peut-être interdite. C’est cette nuit, à la fois transgressive et créatrice, gardienne des peurs et des fantasmes, qui sera le fil rouge de l’ensemble de notre saison. C’est la nuit de fête qui voit danser le jeune Louis XIV pour imposer son pouvoir à la face du monde. La nuit trompeuse qui se joue de Rigoletto et lui fait tuer sa fille en croyant la sauver. La nuit dans laquelle Shéhérazade conte mille et une histoires pour repousser la mort. La nuit hantée par un passé qui ne passe pas. La nuit étoilée que transperce l’équipage du Voyage dans la Lune en quête d’aventures fantastiques. La nuit romantique. Nuit parisienne. Nuits dans les jardins d’Espagne ou en terre maya...

Toute programmation exprime une certaine vision de l’opéra. Avec Le Ballet royal de la nuit, notre saison retourne aux sources de l’art lyrique et nous rappelle son lien originel avec la représentation du pouvoir politique. Avec Rigoletto nous retrouvons le bel canto que Verdi a su réinventer en mettant la beauté du chant au service du théâtre le plus intense. Avec, d’une part, Görge le rêveur de Zemlinsky, rareté jamais présentée en France, et, d’autre part, Le Tour d’écrou, chef-d’œuvre de Britten, nous entrons de plain-pied dans le 20e siècle.

La nuit est aussi celle de nos théâtres : loin des projecteurs, dans les coulisses où artistes, artisans et artisanes s’emploient à fabriquer les rêves que nous appelons spectacles. Cet autre temps de la création, loin du bruit du monde, exige l’ombre et le silence, le calme et la réflexion, la recherche et l’expérimentation. Allons plus loin encore : si, à l’opéra, le répertoire constitue la pierre angulaire de nos programmations, le passé ne doit pas y étouffer le présent. C’est pourquoi, dès cette saison, nous avons décidé de doter l’Opéra national de Lorraine d’un laboratoire de création lyrique, le Nancy Opera Xperience. Le but du NOX est de repenser la conception d’un opéra sur le long terme en se fondant sur l’idée que, pour renouveler les formes, il faut en renouveler le mode de production. Cette première édition associe quatre artistes – compositeur, autrice et metteurs en scène. Le résultat de leur étroite collaboration n’est pas un simple spectacle mais une expérience impliquant le public et les habitants de Nancy, à qui nous avons posé cette question directe : « Est-ce que vous êtes amoureux ? ».

En ces temps incertains, notre Maison doit plus que jamais accueillir les débats et les interrogations qui traversent notre société. Elle doit demeurer un lieu ouvert d’échange et de confrontation. Il y a aujourd’hui urgence à dire notre présent. Parce que l’opéra est politique, il est plus que jamais nécessaire de mettre en lumière une nouvelle génération de talents – interprètes, chefs et cheffes, metteurs et metteuses en scène... – et de les inciter à prendre des rôles, à s’emparer des grandes œuvres du répertoire pour en exprimer une vision. Il nous revient de les accompagner avec tout le professionnalisme et la bienveillance que permet notre Maison.

Mais la situation actuelle nous incite également à penser d’autres formes : des performances qui prennent place non sur les plateaux de nos théâtres mais sur la scène de notre imaginaire. Parce que l’opéra est une expérience intime, nous avons commandé une série de films – que vous pouvez retrouver sur notre site Internet – à des artistes issus de domaines aussi divers que le théâtre, le cinéma, les arts plastiques ou la bande-dessinée. Nous leur avons demandé de [ Continuer… ] à exprimer leur rapport personnel à la musique. Tous ont en commun d’avoir un univers fort et singulier, un regard aigu sur notre époque, une énergie capable de nourrir notre réflexion sur l’opéra de demain.

Matthieu Dussouillez
Directeur général

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