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Nancy sur écoute

Entretien avec Chloé Kobuta

Créatrice sonore, podcasteuse, ébruiteuse d’histoires, Chloé Kobuta est fondatrice du studio Cordes Sensibles. Entre l’été 2019 et l’hiver 2020, elle a quadrillé Nancy, micro à la main, pour enregistrer les confidences des Nancéien.ne.s qui ont servi de matière première au NOX#1 (vidéos disponibles jusqu'en septembre 2021).

Comment dessine-t-on le portrait sonore d’une ville ?

Chloé Kobuta : En allant à la rencontre de ses habitants, en les invitant à livrer une parole intime : leurs souvenirs exaltés, leurs tragédies personnelles. C’est une démarche très libre : enregistrer le réel suppose de ne pas avoir de plan précis ni préconçu. Juste des intentions. Il y a ce proverbe qui dit : - Jette-toi du haut de la falaise et, en tombant, tu apprendras à nager. Je me disais que j’inventerais ma méthode en cours de route. Avec le compositeur Paul Brody, nous nous sommes retrouvés à Nancy à l’été 2019, épaulés par Alexandra Levinger, une étudiante en anthropologie, avec pour seul bagage notre enthousiasme et notre culot. Nous avons travaillé très en amont de la création : nous avons assisté à la naissance de la matière qui est à l’origine du spectacle.

Votre terrain d’expérimentation était immense : il avait les dimensions de la ville. Par où avez-vous commencé ?

Chloé Kobuta : Dans un premier temps, nous avions pensé installer un guichet dans les murs de l’opéra - quelque chose à mi-chemin du guichet de réception et du confessionnal. Nous avions passé une annonce en proposant aux Nancéiens de venir déposer leurs histoires. Mais je pense que le dispositif était bien trop inhibant. Très vite, nous avons compris qu’il nous fallait partir à l’assaut de la ville, micro en main. Nous avons commencé par le parc de la Pépinière. Je me souviens être allée interviewer sans scrupule un couple d’amoureux en train de s’embrasser, m’être incrustée dans un premier rendez-vous, avoir dansé avec des personnes âgées sur la piste de danse d’une guinguette. Voilà comment ça a commencé. Nous avons poursuivi cette première session d’interviews pendant plus d’une semaine, de jour comme de nuit : évidemment,  les propos que l’on tient sur l’amour à quatre heures du matin, à la sortie d’un club de la place Stanislas, sont un peu plus obscurs...

Comment choisissiez-vous les personnes que vous interviewiez ?

Chloé Kobuta : Sans vouloir mener une étude sociologique, nous avions à coeur de réaliser un instantané de la ville avec des gens aux profils variés : jeunes ou vieux, nancéiens depuis toujours ou nancéiens d’adoption, ancrés dans la ville ou de passage, issus du centre-ville ou de banlieue... Nous nous sommes intéressés à des lieux aussi divers que les parcs, les restaurants, les cafés, les bars, les boîtes de nuit, les maisons de retraite, les supermarchés, les rues, les boulevards... En tant que compositeur, Paul travaille sur la voix parlée. Il a donc l’habitude de recueillir des paroles. Nous étions tous deux dans une forme d’émulation : - Tu vois le gars à la casquette, là-bas ? Je suis sûr qu’il a une belle voix de ténor. Tu vas lui parler ? (rires)

Les gens se montraient-ils réceptifs à votre démarche ?

Chloé Kobuta : En général, oui. Paul et moi avons l’habitude de ce genre de reportages. Nous avions en réserve quelques questions pour briser la glace. Même s’il était tôt le matin, que les gens se levaient à peine et n’avaient pas prévu de raconter leur vie, après quelques mots échangés, ils se montraient plutôt disponibles. Il m’est arrivé d'apostropher des passants qui me disaient être pressés et de m'entretenir au final avec eux près d’une heure, debout, dans la rue, à parler de leur dernière séparation. Nous les abordions avec beaucoup d’empathie et de tendresse. Il y a une anecdote à ce sujet : Alexandra s’est inscrite sur Tinder en expliquant qu’elle voulait recueillir des histoires pour un projet d’opéra : en vingt-quatre heures, elle avait plus de huit cents matchs...

Il y a un grand désir, dans ce projet, de se tenir au plus près de la parole et de la voix, sans artifice.

Une fois cette matière recueillie, qu’en avez-vous fait ?

Chloé Kobuta : Après la première semaine d’interviews, nous avons commencé à sculpter la matière. Se sont alors posées à nous de multiples questions dramaturgiques : Qui parle ? Doit-on effacer les questions pour ne conserver que les réponses ? Y a-t-il un narrateur ? A quel moment doit-on terminer une histoire ? Faut-il relier les récits entre eux ? A cette dernière question, il était tentant de répondre “oui”, tant nous remarquions des échos d’une histoire à l’autre. Par exemple, dans les récits de rencontres amoureuses, il est amusant de constater combien les gens insistent sur une forme de prédestination... Avec Alexandra, nous avons transcrit ces témoignages en supprimant ce qui nous semblait superflu. Des entretiens d’une heure ont été réduits à sept ou dix minutes, jusqu’à obtenir une multitude de micro-récits. Nous avions en tête la métaphore d’une gare, où se croisent chaque jours des milliers d’êtres et d’histoires. Lorsque nous les avons fait lire à Paul, il en a perçu la teneur, les reliefs et les aspérités. Ces formes l’ont inspiré et il a commencé à composer des motifs à partir des voix des gens. Paul s’intéresse aux hésitations, aux tics de langage, aux bafouillements, aux erreurs, aux accents, aux débits... Il y a un grand désir, dans ce projet, de se tenir au plus près de la parole et de la voix, sans artifice.

Cette volonté de se tenir au plus proche du réel semble orienter le projet vers un certain refus de la fiction et de ses artifices habituels. Utiliseriez-vous le mot “personnages” pour qualifier les figures qui habitent ces récits ?

Chloé Kobuta : Je dirais qu’ils sont trop enracinés dans le réel et saisis de manière trop partielle pour que l’on puisse utiliser ce terme. Pendant toute l’expérimentation, nous avons privilégié le portrait en mouvement, saisi en plein vol. Les gens ne se présentent pas. On ignore presque tout d’eux : leurs âges, leurs prénoms. Parfois, nous les avons nous-mêmes baptisés. Par exemple, une femme que nous avons rencontrée à la guinguette, nous l’avons appelée “la danseuse”. Mais ces figures n’existent qu’à travers les quelques mots qu’ils ont daigné nous livrer de leurs vies. Ils sont des êtres de passage, des “passants”. Nous nous intéressons beaucoup à ce qui n’est pas dit, à ce qui n’est pas nommé. A l’image de cette autre femme très âgée, qui tenait sur un banc des propos provocateurs, sans illusion, sur l’amour. Nous savions juste qu’elle avait perdu son mari il y a longtemps dans un accident. A un moment, un homme est venu la chercher. Elle s’est levée, elle est partie et nous ne l’avons plus revue.

Parmi les questions d’ordre dramaturgique que vous vous êtes posées, vous vous demandiez si vous deviez supprimer ou non vos questions du “livret”. En tant qu’observatrice, avez-vous décidé de vous effacer ?

Chloé Kobuta : Pas tout à fait. D’abord parce qu’il y a, dans la confidence, une forme de mimétisme : j’ai remarqué à plusieurs reprises qu’en m’exposant, en livrant des détails de ma propre vie, j’encourageais mes interlocuteurs à se confier à leur tour. Cette parole vraie, tout aussi vulnérable que puissante, n’était rendue possible qu’en créant cet espace d’échange intime. Par ailleurs, j’ai continué à m’enregistrer tous les soirs, à tenir cette sorte de journal de bord sonore. Lorsque j’ai fait écouter ces enregistrements à Paul, il m’a encouragée à continuer. Avec Alexandra, tous deux m’ont rejointe dans cet exercice de commentaire sur ce que nous vivions. Aussi avons-nous décidé par moment d’ajouter nos propres voix, nos discussions, nos digressions à celles des autres.

Propos recueillis par Simon Hatab

 

Les 12 courts-métrages du NOX#1 - Êtes-vous amoureux ? sont disponibles jusqu'en septembre sur notre site internet et en déambulation dans la métropole nancéienne. Plus d'informations sur la page dédiée au projet.

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