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Une Histoire de fantômes

Entretien avec Eva-Maria Höckmayr

Metteuse en scène parmi les plus remarquées de la nouvelle scène allemande, Eva-Maria Höckmayr a vu son travail récompensé à maintes reprises par la presse musicale. En 2010, elle a reçu le prestigieux prix Götz Friedrich pour sa production de Pelléas et Mélisande au Théâtre d'Aix-la-Chapelle. Celle qui fait avec Le Tour d’écrou ses débuts en France nous livre quelques clefs du spectacle.
 

Vous souvenez-vous comment vous avez découvert Le Tour d’écrou ?

Eva-Maria Höckmayr : C’était il y a une quinzaine d’années, j’étais étudiante à Munich, à la Theaterakademie August Everding, et je cherchais des formes courtes que je pourrais monter. Je suis tombée sur un DVD de l’opéra de Britten. Hélas, c’était une production assez conventionnelle et ennuyeuse : cette histoire de fantômes et de femme qui croit voir des apparitions m’avait paru quelque peu surannée. Ce n’est que plus tard, en voyant des mises en scène intéressantes, que j’ai compris que cet opéra était fait pour moi. L’Opéra national de Lorraine m’a fait un superbe cadeau en m’offrant l’opportunité de le mettre en scène.

Pourquoi avez-vous eu l’impression que cet opéra était fait pour vous ?

Eva-Maria Höckmayr : Je suis fascinée par les histoires dans lesquelles le spectateur se perd jusqu’à douter de ce qu’il voit, de ce qu’est la réalité. Sur scène, j’aime construire des récits selon le point de vue d’un personnage qui se retrouve aux prises avec ses propres perceptions et ne sait plus qui de lui ou des autres est dans le vrai. Le Tour d’écrou, c’est une jeune femme qui perd pied : elle s’enfonce lentement en perdant peu à peu le contrôle, non seulement sur cette petite communauté du domaine de Bly dont elle a la charge, mais surtout sur sa propre vie. La fin ne résout rien : Miles est mort mais le doute persiste – est-ce un accident ou l’enfant a-t-il été victime du spectre de Quint ? C’est comme un labyrinthe dont il serait impossible de s’extraire pour accéder à un point de vue extérieur sur la situation : il n’y a pas de vérité objective.

Cette fascination qu’exerce l’opéra sur nous doit beaucoup au roman d'Henry James dont il est inspiré...

Eva-Maria Höckmayr : James est un maître de la psychologie : il excelle à construire ses personnages qui possèdent une part d’ombre insondable, à planter des situations en laissant des questions en suspens. Il élabore un récit complexe sur quatre niveaux, et autant d’espaces et de temps, avec trois narrateurs empreints de doutes, ce qui les rend peu fiables et contribue à désorienter le lecteur. À cela, il faut ajouter la musique fantastique de Britten, qui nous connecte à ce qu’il y a de plus sombre et de plus profond en nous-mêmes.

Je me demande comment réussir à semer le trouble que ressent la Gouvernante dans l’esprit des spectateurs.

Comment vous situez-vous par rapport à ces mystères, à ces questions qui demeurent sans réponse ? En tant que metteuse en scène, êtes-vous contrainte de faire des choix dans la représentation qui lèvent en partie l’indétermination, quitte à dissiper la brume ?

Eva-Maria Höckmayr : Je ne cherche pas à déterminer si ces fantômes de Quint et Jessel existent réellement ou s’ils sont le fruit de l’imagination de la Gouvernante. Je me demande plutôt comment réussir à semer le trouble qu’elle ressent dans l’esprit des spectateurs. D'ailleurs, de mon point de vue, je dois dire que la manière qu’a Britten de saisir ces fantômes par la musique nous oriente vers la piste de l’imagination, tant ils semblent musicalement connectés aux lignes mélodiques de la Gouvernante, encadrés par les bornes de ses soliloques, comme s’ils sortaient directement d’elle-même.

Le Tour d’écrou est aussi une œuvre sur l’enfance, sur le passé dont on ne guérit pas. Les enfants – Miles et Flora – sont au centre du drame, les adultes se demandant constamment s’ils sont innocents ou manipulés par des forces maléfiques...

Eva-Maria Höckmayr : L’opéra ne nous apporte pas de réponse sur ce point. Les enfants sont vus à travers les yeux de la Gouvernante ou de l’intendante Mrs Grose : ils sont en quelque sorte les victimes collatérales des intérêts personnels, de l’égoïsme du monde des adultes. Dans l’opéra, nous n’accédons jamais au réel, seulement à sa représentation. Les fantômes observent les adultes qui observent les enfants. Et nous autres, spectateurs, sommes pareils à ces spectres puisque nous observons imparfaitement cette petite société de l’extérieur. Il n’existe aucune certitude dans Le Tour d’écrou : rien n’est solide, tout est mouvant. Par exemple, le mot “mal”, qui sert d’abord à désigner Miles lorsqu’on apprend qu’il est renvoyé de son école, prend par la suite un sens tout autre quand il apparaît soumis à l’emprise de Quint… Ce n’est pas un hasard si le personnage principal est une institutrice : l'opéra se joue de nos manques et de l’insuffisance des mots par lesquels nous prétendons décrire le monde.

 

Propos recueillis par Simon Hatab

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